Presse Edition 24/11/2010
Etudes de Sciences politique et de Philosophie ? Que vous ont apporté dans votre pratique professionnelle ces différentes disciplines ? Dans vos écrits vous faîtes souvent référence aux philosophes !
Nathalie Brion :
Une ouverture sur les sciences sociales. La philosophie occupe une
place à part dans mon univers. Cet intérêt n’est pas dû à mes études,
mais à mon professeur de philo de terminale. J’ai obtenu une licence de
philosophie par équivalence et des UV de sociologie lorsque je faisais
mes études de droit. Mais je ne peux pas dire que ce soit l’université
qui m’ait formé à une certaine façon de penser. Le fil rouge dans mon
parcours estudiantin, c’est la sociologie. J’ai une véritable passion
pour cette discipline et le fonctionnement de l’humain. Mais ces deux
univers sont très proches. De manière opérationnelle je résonne en
sociologue et intellectuellement parlant, je suis plus proche des
philosophes que des économistes. Et c’est vrai que ça se ressent dans
mes écrits et dans la façon dont nous posons les débats à Génération
d’idées. Contrairement à la plupart des cabinets d’études, nous n’
abordons pas nos sujets de manière classique.
Vos philosophes de référence ?
Nathalie Brion
: Martin Heidegger, bien qu’il ne soit pas trop en vogue aujourd’hui.
Et comme personne ne l’a lu, il est très injustement qualifié d’avoir
fait l’apologie du régime nazi. Ce qui est faux. Il a juste continué
d’enseigner et le malheur de dire qu’il fallait un messie pour sauver
l’Europe. Ce qui n’était pas complétement infondé à l’époque. Dans les
fondamentaux : Hegel, Bergson. Je m’intéresse beaucoup depuis quelques
années, à des auteurs comme Peter Sloterdijk, des contemporains qui
pointent vraiment la mutation que nous vivons actuellement.
Vous avez deux livres rouges posés sur votre bureau : Les citations de Mao Zedong ou Mao Tsé-Toung et le Who’s Who ?
Nathalie Brion :
Nous devons prendre en compte un événement qui à son époque a été
complétement occulté, celui de la chute du mur de Berlin. Nous avons
évacué la fin de la guerre froide et de la société communiste. Le jour
où le mur de Berlin tombait, c’est tout le monde communiste qui
s’effondrait. Et il n’y a pas eu d’enterrement. Or le communisme a
conditionné le siècle et demi dernier. Depuis Karl Marx et le fondement
du communisme, le rêve irréalisé du paradis sur terre - une
transcendance considérant que l’homme est capable de construire un
monde idéal où règnent le bonheur et l’égalité, le monde rêvé-
s’écroule en 1989. C’est ce qui se passe actuellement en France.
Pourquoi la gauche n’est-elle pas capable de faire un front commun
contre le Président Sarkozy ? Parce qu’elle n’a plus d’idéologie et que
l’idéologie socialiste est morte et que personne ne s’en est rendu
compte et ne s’y est intéressé. Il n’y a pas de bien sans mal. Il n’y a
pas de vie sans mort et il n’y a pas de libéralisme sans communisme.
Nous sommes aujourd’hui confrontés à un immense désarroi des sociétés
libérales qui n’ont plus d’ennemis. Ces clivages idéologiques vont
réémerger différemment. Le Who’s who ? Je m’en sers toujours dans mon
travail.
En 2000 vous étiez Directeur général de
l’institut d’analyse géo économique filiale du cabinet ESL &
Network chargée de développer de nouvelles méthodologies d’étude et
d’analyse de l’opinion. Est-ce le début de l’histoire et notamment de
la création de Tendances
Institut ?
Nathalie Brion :
En effet j’ai travaillé dans l’intelligence économique pendant 14 ans.
Une discipline qui consiste à aider les décideurs à prendre des
décisions stratégiques. Je rencontrais de nombreux patrons
d’entreprises du CAC 40 et je les voyais de plus en plus déconnectés de
leur environnement, de leurs actionnaires, de leurs salariés, des
syndicats et même de leurs clients. Non pas parce qu’ils voyagent en
jets privés ou en hélicoptères, mais parce que l’information qu’on leur
remonte n’est pas la bonne. Et c’est vrai que dans une société de
consommation de masse linéaire et dans les sondages traditionnels, la
société est homogène. Elle est répertoriée et classée par catégories
socio professionnelles, définie par strates et classes sociales. On
évolue ici dans un monde simple. On peut faire des sondages
quantitatifs qui tiennent sur 1 page et demie et avoir une perception a
peu près juste, en tous cas cohérente de ce qu’est l’opinion publique.
Tendances est né de la prise de conscience, certainement avant les
autres, du poids des opinions publiques et de la nécessité pour les
entreprises de s’adresser directement à leur cible. Et pour en mesurer
le poids, il vaut mieux la connaître. Nous avons développé un autre
type d’outils pour aller à la rencontre de l’opinion. Pour comprendre
la façon dont elle se forme, se structure et ce sur quoi elle débouche.
En météo on parle de température réelle et de température ressentie, en terme d’opinion publique, c’est un peu la même chose ?
Nathalie Brion :
Les entreprises ont de plus en plus de responsabilités sociétales et
environnementales et sont donc de plus en plus en prise avec l’opinion
publique. Or aujourd’hui, elles continuent à fonctionner avec des
sondes obsolètes. C’est pour cela qu’il existe une différence entre
réel et ressenti. Parce que nous ne disposons pas actuellement d’autres
outils pour aller mesurer l’opinion réelle.
Quels outils proposez-vous aux entreprises ?
Nathalie Brion :
De nos jours, les entreprises utilisent encore massivement les
approches quantitatives sur le web ou en vis-à-vis pour sonder
l’opinion. L’approche méthodologique est la même. C’est la logique de
la soupe. Je plonge ma cuillère dans la soupière et je goûte. Cette
cuillère est un échantillon qui me permet de connaitre la saveur de la
soupière entière. La méthodologie des sondages relève de cette logique.
En fonction de la démographie française , je vais prendre tant de
femmes, tant d’hommes… Et je vais, sur des bases CESP, interroger 1 500
personnes ou 3 000 sur le web. En fonction de leurs réponses je vais
extrapoler sur l’ensemble de la société et vais considérer que les
femmes pensent plutôt cela, les hommes, les CESP +, etc. Nous à
Tendances, nous disons qu’il ne faut pas panéliser. Pour la bonne
raison qu’aujourd’hui, vous pouvez être un homme et fonctionner comme
une femme, tout en êtant hétérosexuel. Etre jeune et fonctionner comme
un vieux. CESP+ je ne vois plus à quoi cela correspond en terme de
réalité sociologique. Nous avons décidé de ne plus tenir compte des
panels et d’aller observer les gens. Au lieu de leur poser des
questions, considérant que lorsque vous leur posez des questions ils
vous répondent ce qu’ils ont envie de vous répondre, nous absorbons un
nombre considérable de contenus spontanés que nous allons chercher sur
les blogs, les sites, les forums, et nous procédons à des analyses
sémantiques. Nous n’allons pas chercher qui parle, comment on traite
une marque ou un sujet ou une entreprise, mais la façon dont on parle
d’elle, de son produit, à quelle occasion, dans quel contexte, selon
quel volume et sa place dans l’actualité. Nous replaçons l’entreprise
au cœur de son contexte sociétal.
Suite de l’interview de Nathalie Brion dans notre prochaine lettre
Titulaire d’un DEA de sciences politiques et d’une licence de philosophie, Nathalie Brion a été associée et membre du directoire du cabinet d’intelligence économique ESL & Network de 1992 à 2000. Elle a occupé, depuis 2000, la fonction de Directeur Général de l’Institut d’Analyses Géo-économiques, filiale du cabinet ESL & Network, chargée de développer de nouvelles méthodologies d’étude et d’analyse de l’opinion. Nathalie Brion a enseigné au DESS d’études stratégiques et marketing de l’IEP Paris, à l’ESCP et à l’École Polytechnique. Elle a été chroniqueuse sur la chaîne Public Sénat, et sur la radio BFM. Elle a fondé et préside depuis juillet 2004 l’Institut Tendances.
• Publications de Nathalie Brion : Les armes secrètes de la décision , Gualino, 1996, Mots pour maux, le discours des patrons français, Descartes&Cie, 2003 ; La bulle, la France divorce de ses élites, La Table Ronde 2006 ; Qui croire, Descartes&Cie, 2008.