Presse Edition 06/07/2011
Discours de Jean-Pierre Caillard, Président du Conseil de Surveillance
de la SPPP et de la CFPP, prononcé lors de l’Assemblées Générales de la
SPPP et de la CFPP, qui s’est tenue le le 25 mai dernier, en présence
de Laurent Wauquiez, actuel ministre de l'Enseignement supérieur et de nombreuses personnalités du monde de la presse.
Monsieur le Ministre,
Chers amis,
Devant cette même
Assemblée, il y a un an, je concluais mon propos par un appel.
J’invitais notre profession à lutter contre cet individualisme qui
caractérise nos sociétés post-industrielles. J’exhortais nos media à se
donner la main. Chacun pour soi mais tous pour un.
Enfin presque…
Dans
un contexte de crise mondiale qui a durement frappé la presse, cet
appel devait résonner comme une réponse, sinon comme une réplique, à
une situation que nous ne cessons d’analyser, d’essayer d’expliquer à
nos lecteurs, qui accélère la remise en cause de notre modèle
économique. L’année écoulée a été rude, autant que la précédente,
venant alourdir le tribut que nous payons aux guichets de la diffusion
et de la publicité.
Elle a conduit les uns et les autres à
affiner des modèles, et particulièrement à expérimenter des solutions
numériques. Je rappelle qu’il y a un an, la tablette numérique n’avait
que quelques jours d’existence. Elle était pourtant déjà un espoir pour
beaucoup, jamais considérée comme une menace. Pour autant, peut-on
absolument en conclure, aujourd’hui, que la presse y a trouvé son
graal, sa «planche de salut» ?
Au risque de vous surprendre, je
crois que le débat n’est pas là. Il réside dans notre volonté de
penser, ensemble, notre avenir, tout en sachant préserver nos
identités. Et pour cela il nous faut regarder quelques réalités en
face. C’est ce regard que je veux aujourd’hui vous inviter à porter sur
nous-mêmes.
D’abord, la valeur économique des media
traditionnels s’est au moins relativisée, sinon plus, sous les coups de
boutoirs des nouveaux usages. Remontera-t-elle ? A nous de jouer. Je ne
vous donnerai qu’une illustration, certes anecdotique, mais néanmoins
bien réelle et signifiante. A l’heure où nous parlons, les stars
mondiales du web se réunissent à deux pas d’ici, de l’autre côté de la
place de la Concorde, dans le cadre du « e G8 » dont la France assure
la présidence. Et le Président la promotion.
Il suffit d’évoquer
les noms de Mark Zuckerberg, Éric SchmidT, ou encore Jeff Bezos pour
comprendre que ce qu’ils ont créé, en moins de 10 ans, transforme
profondément la donne de notre environnement.
Et surtout, comme
le dit Jeff Bezos, le patron d’Amazon.com : «Chaque nouveauté crée de
nouvelles questions et ouvre de nouvelles opportunités»…
Les
bouleversements ne sont pas seulement technologiques, il sont aussi
sociétaux. Nous ne sommes pas les seuls à vouloir progresser, et ouvrir
d’autres horizons.
Mais l’essentiel n’est pas là. La vraie question est :
Peut-on rester dépendants de ces évolutions, continuer à les subir ?
Comme Yves Coppens, je crois que l’évolution est évènementielle.
C’est
l’événement qui fait l’évolution, et l’événement, et en l’occurrence la
circonstance, fait la transformation. Nos entreprises doivent donc se
transformer pour réinventer un modèle, pas seulement dans son aspect
économique mais plus profondément, dans son aspect information.
Cette
mutation souligne combien le rapport historique dans lequel nous nous
inscrivons, s’est inversé. Ce n’est plus l’offre qui crée la demande.
Les niches s’installent partout où les media généralistes sont
confrontés à une augmentation considérable de la quantité
d’informations qu’ils font circuler, et en même temps, à une diminution
de la diversité des contenus, focalisés sur un nombre de sujets de plus
en plus resserré.
Ne voyons pas nos propres adversaires, là où
ils ne sont pas. Ils sont cachés à nos côtés en permanence, dans notre
organisation sociétale. C’est, par exemple, le manque de temps de nos
lecteurs, happés par la prolifération des choix et des sollicitations.
Je crois qu’il nous faut lutter fermement contre ce paradoxe, cet auto-cannibalisme.
Certains
analystes diront que cette tendance à l’homogénéisation est liée au
fait de considérer l’information de plus en plus comme une marchandise
normale.
Je voudrais contester vigoureusement cette approche et
considère que, si le journalisme est une action collective, avec les
obligations que cela comporte, il ne doit pas verser dans un dramatique
sacrifice de l’audience sur l’autel de la rentabilité à tout prix.
Il
y a quelques mois, Jay Rosen, célèbre professeur de journalisme à
New-York University décrivait, devant les étudiants de Sciences Po,
quelques principes fondateurs d’un autre journalisme, qui à mon sens,
peuvent nous conduire à poser les prémices d’une approche nouvelle.
Certes,
les lecteurs peuvent être considérés comme des usagers. Mais des
usagers actifs au sens où ils utilisent les informations, les analyses
produites par les journalistes. C’est là que réside la richesse de
cette forme de mutualisation journalistique. Nous devons, en effet,
pour sortir de la spirale de l’homogénéisation que j’évoquais à
l’instant, développer davantage l’inter-relation avec nos lecteurs.
Dans
ces temps où – comme dans tant d’autres institutions – l’autorité et le
pouvoir d’influence des journalistes sont contestés, l’installation
d’une nouvelle relation avec le lecteur s’impose. C’est, je crois, un
enjeu déterminant pour notre avenir commun. Ce lien de confiance,
aujourd’hui distendu pour les uns, dont le tissage est encore
embryonnaire pour les autres, est, selon moi, à mettre au même rang des
priorités que l’enjeu économique. Autrement dit, sans vision
philosophique et humaniste de notre métier, sans une approche
stratégique de la production d’informations, toutes les recettes
comptables et d’équilibre entre les fameux quatre piliers «
payant-gratuit / papier-web » sont inutiles ou du moins superflus.
C’est
donc bien sur le front de l’information qu’il faut se battre. Je
retiens, à ce propos, un autre conseil délivré, toujours par Jay Rosen
devant nos étudiants de Sciences Po : «Maintenez un savant équilibre
entre ce que le lecteur veut et ce qu’il ne sait pas qu’il veut.
Répondez à ce qui l’intéresse, mais trouvez aussi les informations
qu’il ne sait pas encore qu’elles vont l’intéresser». La valeur est
bien d’abord dans le contexte avant même d’être dans la participation
et la coopération.
Sortons des débats sclérosants du «tous
journalistes» et de «la presse sans journalistes» . La vérité est
ailleurs. Elle repose sur notre volonté à informer selon les règles de
qualité et d’éthique, sans être à la remorque des « aspirateurs » de
contenus qui dominent le web. Mais il nous faut nous en servir, en
saisir toutes les opportunités. En cela, nos journaux, nos magazines,
sur support papier, mais aussi déclinés sur support numérique, ont un
rôle déterminant et une place à conforter dans l’univers de la
médiation et non plus seulement dans le seul champ des media.
Ils
peuvent, je crois, être la « nouvelle frontière » de l’information,
associant la rigueur à la réactivité, la profondeur à l’anticipation.
Alors
que le « e G8 » planche sur internet comme accélérateur de croissance,
je vous invite, pour ma modeste part, et sans vouloir nier la nécessité
de leur approche, à réfléchir à une nouvelle vision de l’information et
de notre rôle comme facteur incontournable d’une démocratie à rendre
toujours plus solide, mais aussi, et l’un n’interdit pas l’autre bien
au contraire, comme partie incontournable de la réussite et de la
valeur de nos entreprises, valeur dont je parlais en entamant ce propos.