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L’édition française en panne de croissance

L’édition française en panne de croissance

Presse Édition 10/05/2006

En 2004, l’ensemble des éditeurs français ont réalisé un volume des ventes de 2,6 milliards d’euros, hors Clubs (1), soit une progression de 2,1% par rapport à l’année précédente. Après avoir connu une expansion constante ces quatre dernières années, le volume d’affaires de l'édition devrait marquer le pas et enregistrer d’ici à l’horizon 2007 une croissance négative.
C’est un secteur d’activités fortement concentré et en pleine restructuration qui doit aujourd’hui opérer une profonde mutation, affronter de nouveaux défis et s’engager résolument dans l’ère de la convergence et des nouvelles technologies numériques.

Quatre grands groupes dominent le marché
À l’instar des autres secteurs d’activités de l’économie, l’édition n’a pas échappé aux opérations de concentration. Entamé au milieu des années 90, ce mouvement s’est accéléré ces six derniers mois, avec notamment le rachat par Editis du Cherche Midi Éditeur, de First et de XO et au plan international, l’absorption de Time Warner Book par le groupe Hachette Livre. Une opération qui hisse l’éditeur français au troisième rang mondial. Cependant, aux dires des spécialistes, ce mouvement de fond est loin d’être achevé. Les grands groupes d’édition, faiblement endettés et disposant d’importantes réserves financières, ont les moyens de poursuivre leurs acquisitions, en absorbant les quelques rares indépendants qui subsistent encore sur le marché. C’est le cas notamment d'Editis, via sa holding Wendel Investissements. Aujourd’hui en France, quatre grands groupes - Hachette Livre, Editis, La Martinière-Le Seuil, Flammarion - dominent largement le marché. En 2004, 307 éditeurs de l’Hexagone - 90% du chiffre d’affaires du secteur - ont vendu 424 893 000 livres, contre 423 570 000 l’année précédente, produisant 63 568 titres dont 32 284 nouveautés et 31 884 réimpressions. Dans le même temps, ces entreprises et leurs imprimeurs auront produit 501 658 000 exemplaires, en retrait de 5,9% sur l’année 2003. Avec moins d’acheteurs, mais plus de grands lecteurs, un panier moyen plus bas et des achats plus importants, les livres de poche - en 2004, les Français auront consacré 52% de leurs budgets livres à leur achat - sont un segment qui progresse de 10% en valeur et représente désormais 13,7% du chiffre d’affaires ventes de livres. En revanche, parmi les perdants figurent les ventes en valeur des clubs (-0,77%), le scolaire (-7,3%), les sciences, les techniques et la médecine (-2,6%), la religion et l’ésotérisme (-6,2%), ainsi que la jeunesse, qui reflue globalement de 6,5%.

552 nouveaux romans à la rentrée
De grandes percées sont encore constatées sur ce marché que l’on dit en perte de vitesse : les sciences humaines et sociales, en croissance de 8,7%, et les dictionnaires de français, en hausse de 13,1%. La littérature se porte bien et affiche une progression de 7,2%, tandis que les ventes de documents, essais et livres d’actualité augmentent de 6,3%. Les éditeurs parient sur cette catégorie et ils ont mis en place pas moins de 552 nouveaux romans chez les libraires entre janvier et février 2006. Malgré une avancée de 11% en 2004, le marché de la bande dessinée devrait marquer le pas en 2005 et 2006, cette catégorie de livres restant tiré par le phénomène des mangas.
Quant à l’avenir des éditeurs, entre ventes de droits, vente en ligne d’ouvrages et de textes, fournitures de contenu pour les opérateurs télécom, les revenus de l’édition devraient exploser dans les dix prochaines années. Reste à savoir à qui va profiter ce pactole ? En la matière, les jeux ne sont pas encore faits...
Daniel Dussausaye
Pierre-Jean Verdet

(1) 2,955 milliards d’euros en incluant les résultats des clubs de ventes par correspondance


Interview
Serge Eyrolles,

Président du Syndicat National de l'Edition

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Ingénieur de l'Ecole spéciale des travaux publics et Docteur ès sciences, Serge Eyrolles est Directeur de l'Ecole spéciale des travaux publics (ESTP) depuis 1981, Directeur honoraire de l'Ecole des ingénieurs de la Ville de Paris, Président Directeur Général du groupe Eyrolles (Eyrolles et Éditions d'Organisation) depuis 1981. Il est Président du Syndicat National de l'Edition depuis 1991.

Depuis deux ans, quelle est l'évolution des chiffres d'affaires des métiers de l'édition ?

Serge Eyrolles : Après une progression de 2,5% en 2004, l'année 2005 a été légèrement positive. Mais nous avons été très favorisés par Harry Potter, le dernier roman de François Weyergans ou L'Algérie vue du ciel, ce qui a permis de finir l'année plutôt bien. En librairie, le chiffre d'affaires fluctue entre 0 et +2%, mais certains éditeurs ont enregistré des progressions à deux chiffres. Malgré les apparences, ce ne sont pas de mauvais résultats. Depuis 2000, nous n'avons en effet enregistré que des années positives.

Être près d'une croissance zéro n'amorcerait-il pas déjà une retombée ?
S. E. : Non, parce que la production éditoriale augmente ; les tirages baissent, mais les ventes explosent. Cela signifie que le fonds des éditeurs tend malgré tout à stagner et que les nouveautés prennent de plus en plus d'importance, représentant plus de la moitié des ventes. En revanche, il y a moins de réimpressions, ce qui est assez inquiétant. Elles sont passées de 34 000 en 2003 à 31 000 en 2004.

Vous avez entrepris un certain nombre de chantiers en 2004 et 2005.
S. E. : Nous travaillons sur trois dossiers : la transposition de la directive sur les droits d'auteur, la bibliothèque numérique européenne et la publicité pour le livre à la télévision. En ce qui concerne la transposition de la directive sur les droits d'auteur, notre position est très claire : nous sommes opposés à la licence globale telle qu'elle a été amendée le 23 décembre 2005. Nous demandons une juste rémunération des œuvres de l'écrit par Internet. Quant à l'idée de bibliothèque numérique européenne, elle part d'un bon sentiment, mais elle nécessite deux éléments : un modèle économique, rattaché à un moteur de recherche qui fonctionne. Enfin, la publicité pour les livres à la télévision est un problème européen. Nous sommes partagés sur sa diffusion sur les chaînes hertziennes.

Quelles opérations allez-vous mener en 2006 ?
S. E. : L'un des dossiers qui nous inquiète le plus est le couple presse/édition en kiosque. C'est un enjeu très compliqué pour nous. D'un côté, on aide plutôt efficacement la presse, mais de l'autre, on affaiblit la librairie et l’on dévalorise le produit livre en le vendant moins cher qu'en librairie. C'est extrêmement dangereux et c'est la raison pour laquelle nous nous y opposons fermement pour l'instant.

Vous remettez en jeu la régie du Salon du Livre ?
S. E. : Notre contrat se terminait, nous avons donc effectivement lancé un nouvel appel à propositions. La Porte de Versailles a été un Salon qui a bien marché, puisque nous sommes passés de 10 000 à 50 000 m2. Mais aujourd'hui, nous avons atteint un sommet. L'année dernière, nous avons été très pénalisés par l'inaccessibilité de cette porte, en raison du tramway. Et puis nous nous essoufflons un peu avec les invités d'honneur ; nous sommes donc en train de réfléchir à davantage de convivialité pour que ce soit vraiment une fête du livre comme c'était le cas il y a quelques années.


Propos recueillis par Daniel Dussausaye


Syndicat National de l'Édition
Président : Serge Eyrolles
Vice-Présidents : Francis Esménard, Antoine Gallimard
Trésorier : Arnaud Nourry


Le Syndicat National de l'Édition, organisation professionnelle des entreprises d'édition, a pour objet la représentation des intérêts des éditeurs de publications de toutes nature ; le soutien de la création et de la recherche par la défense de la liberté de publication, du respect du droit d'auteur et du principe du prix unique du livre ; la promotion de la lecture et de l'écrit. Le Salon du Livre est la principale action de promotion collective du livre et de l'édition.
Site : www.sne.fr


Interview
François Gèze,

Président Directeur Général des Éditions La Découverte

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Quels marchés vont progresser ou exploser ? Et quels sont ceux qui vont stagner ou régresser ?
François Gèze : La tendance lourde, qui a été en partie masquée ces dernières années par la forte augmentation et la diversification de l’offre en nombre de titres, c’est la baisse constante du nombre de "forts lecteurs", c'est-à-dire ceux qui lisent plus de 25 livres par an. Selon les enquêtes du ministère de la Culture, la part de ces lecteurs - qui sont d’ailleurs de plus en plus des lectrices - dans la population française de plus de quinze ans est passée de 22% en 1973 à 13% aujourd’hui. Même si le marché a pu continuer à croître, grâce à l’augmentation concomitante de la part des "faibles lecteurs" - lisant moins de neuf livres par an -, passée de 24% à 35%, et à la baisse de celle des "non-lecteurs", de 30% à 25%. La poursuite probable de ces tendances risque d’accentuer la dualisation du marché : d’un côté, une demande forte, voire croissante, pour un petit nombre d’ouvrages très grand public, dont témoigne par exemple le phénomène Dan Brown ou l’explosion des mangas. De l’autre, pour la majorité de la production, une demande très éclatée, répartie sur des genres et sous-genres très segmentés, pour lesquels toute prévision - vu l’éclectisme croissant des goûts - devient extrêmement difficile.
S’il faut s’y risquer, on peut dire qu’en dehors des "best-sellers" obligés, les secteurs de la jeunesse et de la bande dessinée classique - du fait de l’offre pléthorique -, comme des beaux livres - en raison de leur prix -, devraient plus souffrir à l’avenir que les secteurs classiques de la littérature générale - romans et essais - ou des sciences humaines, pour lesquels il est probable que l’étiage bas déjà atteint, à cause de la diminution du nombre de forts lecteurs, devrait rester stable. Il en ira sans doute de même pour l’édition de référence - encyclopédies et dictionnaires -, désormais à peu près stabilisée après la très forte baisse provoquée notamment par l’explosion de l’offre Internet. Quant à l’édition scolaire traditionnelle, elle restera longtemps un poids lourd du secteur, car l’alternative du "cartable électronique" ne s’impose que très lentement, au rythme des adaptations des enseignants et de l’Éducation nationale. Ce qui est certain, en revanche, c’est le bel avenir du livre de poche, car on assiste à un déplacement régulier de la demande au profit des ouvrages à petits prix. C’est par exemple très net dans le livre pratique.

Qu'en est-il en termes de réseaux et de systèmes de distribution ?

F. G. : En raison de ces évolutions du marché, c’est aussi une tendance à la dualisation que l’on devrait observer dans le paysage français de la librairie "en dur". D’un côté, un nombre croissant de magasins de chaînes proposant une offre multimédia - style Fnac et Virgin -, dont témoigne dès aujourd’hui le fort développement de la chaîne Cultura - groupe Auchan - et des Espaces culturels Leclerc, mais aussi la montée en puissance de Bertelsmann - qui a récemment racheté les librairies Privat et la chaîne Alsatia - ; dans ces magasins, la diversité de l’offre aura tendance à se restreindre, privilégiant les meilleures ventes au détriment des ouvrages de vente lente. D'un autre côté, on devrait observer une stabilisation du nombre de librairies indépendantes dites "de création" - environ 400 aujourd’hui -, qui pourraient paradoxalement tirer leur épingle du jeu en proposant une offre diversifiée, et surtout une qualité de conseil et d’écoute adaptée à l’atomisation de la demande, d’autant plus appréciée que les magasins de chaînes multimédia tendent à perdre la pratique de ce service au client. Mais la principale évolution sera évidemment la montée en puissance des librairies en ligne - les principales étant aujourd'hui Amazon.fr, Fnac.com, Alapage.fr et Decitre.fr -, dont la part du marché global de la librairie, qui était déjà de 3,5% en 2005, pourrait à terme atteindre 7% à 8%. Paradoxalement, sur un marché globalement stagnant, c’est sans doute plus aux magasins de chaînes qu’aux librairies de création que ces libraires virtuels risquent de prendre des parts de marché : malgré la très grande diversité de leur offre, le profil de leurs ventes tend en effet à se rapprocher des tendances lourdes du marché - part croissante de quelques best-sellers et du poche -, car la qualité de leurs conseils de lecture peut difficilement rivaliser avec celle des libraires "en chair et en os". Enfin, si l’interprofession édition-librairie parvient à surmonter ses traditionnelles pesanteurs - et rien n’est gagné en ce domaine -, une évolution décisive pourrait venir du côté de la modernisation des systèmes de distribution : généralisation de l’EDI pour la gestion des commandes, via Dilicom, mise en place de la norme Onyx, pour un catalogage beaucoup plus performant des livres, à la fois bibliographique et commercial, instauration d’un "OJD du livre", par le système du booktracking, déjà en place au Royaume-Uni. Ces évolutions sont potentiellement porteuses d’importants gains de productivité et pourraient même permettre une redynamisation du marché, grâce à une plus grande fluidité de l’offre.

Et du côté de la production et des nouvelles technologies ?

F. G. : Pour le prépresse et l’impression, les évolutions sont bien sûr permanentes, mais il ne semble pas qu’il faille attendre de grands bouleversements. La lourdeur des investissements et les contraintes techniques font que le développement de l’impression numérique "à la demande", sur lequel on fondait de grands espoirs il y a quelques années, restera sans doute relativement limité. En revanche, une vraie révolution est probable, et à assez court terme, du côté du livre électronique, le fameux "e-book", trop vite enterré après l’échec des premières tentatives du début des années 2000. Grâce à la mise au point de l’encre électronique, on devrait voir arriver sur le marché d’ici un an ou deux des tablettes de lectures au prix accessible - de l’ordre de 100 euros - et offrant le même confort de lecture que le papier imprimé, avec en prime de nombreuses fonctionnalités nouvelles : agrandissement des caractères, annotations, etc. L’édition de livres pourrait alors se trouver confrontée à une révolution de même ampleur que celle provoquée dans l’édition musicale par la généralisation du haut débit et du format MP3 : une part importante du marché papier pourrait basculer vers le téléchargement de fichiers. Ce qui affectera en profondeur certains maillons essentiels de la chaîne du livre : moins l’édition au sens strict - il faudra toujours des textes de bons auteurs, correctement édités - que la distribution - les investissements lourds liés à la gestion des stocks et à l’acheminement des livres perdant leur raison d’être - et la librairie - la gestion de stocks d’ouvrages papier, aujourd’hui essentielle, devenant bien moins importante que la qualité des conseils de lecture, ce qui devrait pénaliser les chaînes au profit des libraires de création et, si elles savent prendre le virage, des librairies en ligne -.
Propos recueillis par Daniel Dussausaye

La Découverte
Président Directeur Général : François Gèze
Directeur Général Adjoint : Emmanuelle Bagneris
Directeur éditorial : Hugues Jallon
Directeur Commercial : Bruno Gendre
Effectif : 23 personnes
Nombre de titres en catalogue : 1100


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