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Questions à Grégory Jarry, co-fondateur des Editions FLBLB à propos du roman-photo

Questions à Grégory Jarry, co-fondateur des Editions  FLBLB à propos du roman-photo
presseedition.fr 23/02/2022
De la BD au roman photos, pourquoi cette transition?
Grégory Jarry : Il ne s’agit pas d’une transition mais d’un travail mené en parallèle, les éditions FLBLB, fondées en 2002 publient des bandes dessinées, des flips-books et donc des romans-photos depuis leurs débuts. Ce moyen d’expression nous séduit à la fois par sa puissance narrative, son potentiel à générer des univers cohérents et aussi parce qu’aucun éditeur ne s’y est intéressé sérieusement depuis des décennies ! Nous trouvons une filiation de notre travail dans ce qu’ont publié les éditions du Square dans les années 60 et 70 : Gébé ou le professeur Choron chacun à leur manière exploraient le roman-photo en prenant le contre-pied du « genre » romance ou eau de rose, qui composait l’essentiel de la production à leur époque. Les romans-photos de Jean Teulé, Bloody Mary ou Gens de France et d’ailleurs réalisés dans les années 80, nous ont également beaucoup marqué.

Vous considérez le roman-photo comme une vaste terre en friche d’où la prochaine avant-garde pourrait bien surgir?

Grégory Jarry : Les arts narratifs (bande dessinée, cinéma) aujourd’hui sont extrêmement industrialisés, des milliers d’œuvres ont été produites et le sont chaque année. Pas facile de faire émerger, dans cette époque de surproduction, des œuvres originales qui peuvent montrer de nouvelles directions, prendre de nouvelles formes. La dernières « avant-garde » en bande dessinée date du début des années 90, celle du cinéma des années 60. Le roman-photo est un moyen d’expression qui a finalement été très peu exploré par les artistes. Tout reste à faire et il y a de fortes chances que les auteurs qui s’emparent de ce moyen d’expression aujourd’hui produisent des œuvres intéressantes, puisqu’ils seront les premiers ! C’est une constante dans l’histoire de l’art : quand on découvre une nouvelle manière de faire, quand on est pionnier, très souvent on marque son temps. Les Chaplin, Buster Keaton, Murnau, Stroheim, Lang, Hitchcock sont des réalisateurs qui sont nés en même temps que l’invention du cinéma, ils ont créé leurs chefs-d’œuvres alors que ce moyen d’expression était encore jeune. Aujourd’hui nous nous trouvons, il me semble, dans une situation similaire avec le roman-photo.

Comment se porte le marché du roman-photo aujourd'hui?

Grégory Jarry : Le roman-photo passe encore sous les radars et continue de pâtir de sa mauvaise réputation. Certains éditeur industriels s’y risquent, mais avec des pincettes, en appelant leurs livres romans-graphiques ou photo-reportage, ils n’assument pas l’étiquette roman-photo et c’est bien dommage. Il y a aussi tout un courant d’auteurs de BD qui dessinent d’après photo, ce qui produit des œuvres très formatés, et ces auteurs auraient tout intérêt à y aller directement avec la photo pour voir où ça les mène! Pour notre part, nous avons choisi de publier des livres exigeants, de longues histoires de 200 pages, de véritables « romans » en roman-photo. Et dans des styles très variés. Autour de nous, une dizaine d’auteurs fabriquent des romans-photos d’anticipation (Contrôle des voyageurs de Xavier Courtex, le Syndicat des algues brunes, d’Amélie Laval), des récits autour de la mémoire familiale (Pauline à Paris, Gaston en Normandie, de Benoit Vidal), des fables oniriques en photos découpées (La déflagration des buissons de Julie Chapallaz), des autobiographies (Un petit doute en septembre d’Ype Driessen) pour ne citer que des livres que nous avons publiés récemment ou qui sont sur le point de l’être en 2022. Nos romans-photos ne rencontrent pas toujours leur public, les espaces qui leur sont dévolus en librairies de BD ou librairie photo sont restreints, mais tout de même, certains se sont vendus à 3000 ex, ce qui est déjà remarquable en soit. Des institutions comme le CNL ont pris conscience du potentiel de ce moyen d’expression, des expositions ambitieuses ont été montées autour du roman-photo, au Mucem ou aux rencontres de la photo d’Arles pour ne citer que les plus connues, ce qui montre que les mentalités sont en train d’évoluer.

Dans quels pays le roman photos est-il populaire?

Grégory Jarry : Il fut extrêmement populaire en Italie des années 50 aux années 80, où de véritables stars de roman-photo ont émergé et où les productions à l’eau de rose se vendaient à des centaines de milliers d’exemplaire. Mais également en France où Nous Deux continue de faire des tirages hebdomadaires à faire rêver bien des éditeurs de presse. Mais ces productions formatées ont un peu tué le roman-photo, qui pâtît désormais d’une très mauvaise image, comme si toute la littérature se résumait à Barbara Cartland ou le cinéma aux télénovelas brésiliennes. Il faut donc tenter de sortir le roman-photo de cette ornière où il s’est embourbé.

Quelle est la spécificité d'éditeur de romans-photos, notamment en terme d'auteurs?
Grégory Jarry : Il y a très peu d’auteurs de roman-photos à proprement parler. Il faut susciter des vocations dans les autres champs. A ce sujet, j’ai écrit en 2015 un petit manifeste appelé Debout le roman-photo qui avait pour but d’encourager la création. Plusieurs auteurs sont venus à nous après en avoir pris connaissance, ils venaient de l’art contemporain, du cinéma, de la photo, de la publicité, ou même de la comptabilité ! Les auteurs de romans-photos puisent la matière de leurs livres dans le réel, à la différence des auteurs de BD, qui créent entièrement devant leur planche à dessin. Ce qui incite les auteurs de roman-photo à se montrer débrouillards : ils enfilent à eux tout seuls toutes les casquettes d’un tournage de cinéma, à la fois metteur en scène, chef op, éclairagistes, accessoiristes, monteurs, et j’en passe. Ce qui fait que les romans-photos contemporains ont un petit côté bricolé, dans le bon sens du terme, qui amène de la fraîcheur et souvent une maîtrise exceptionnelle du moyen d’expression par les auteurs, puisqu’ils sont seuls maîtres à bord.

Qui sont les lecteurs de romans-photos en France?

Grégory Jarry : Un lectorat est encore à créer, mais dans ce qu’on ressent, pour l’instant ce sont les lecteurs de BD ouverts d’esprit et qui n’ont pas peur d’aller vers la photo, les amoureux de livres de photographie, également les amateurs de cinéma, qui ne s’interdisent pas une incursion du côté du livre. Potentiellement, tout le monde peut lire du roman-photo, c’est là sa grande force. Il n’y a pas de «barrière de la photo» contrairement à la «barrière du dessin» qui peut empêcher certains lecteurs de venir vers la BD.

Quel sont les tirages moyens et de vente des romans photos?

Grégory Jarry : Nous tirons nos romans-photos entre 1.500 et 2.000 exemplaires, et réimprimons si nécessaire. Notre meilleure vente s’établit autour de 3.000 ex. ce qui est une belle performance pour ce moyen d’expression !

Vos projets?
Grégory Jarry : Nous déclarons «2022 année roman-photo» car 2020 et 2021 avaient été proclamées par les institutions «année de la BD» et on s’est dit que ça commençait à bien faire! 2022 marque également nos 20 ans, on ne pouvait rêver mieux!

Votre actualité?
Grégory Jarry : Cette année nous sortons 3 romans-photos très différents les uns des autres. En février : La Déflagration des buissons, de Julie Chapallaz, travail titanesque que l’autrice a accompli en 5 ans, fable onirique en photos découpées qui est une sorte de Peau d’âne à la tronçonneuse ! En juin : Gaston en Normandie, d’Olivier Vidal, livre qui interroge la mémoire familiale et qui raconte le Débarquement vu par un petit garçon de 7 ans, père de l’auteur et qui a assisté aux événements depuis Bayeux où il résidait à l’époque. Enfin, Un petit doute en septembre d’Ype Driessen, auteur néerlandais qui est le seul auteur de roman-photo dans son pays, publie des strips quotidiens dans la presse et dont c’est le premier roman-photo autobiographique (peut-être un des premier au monde !) à s’interroger avec humour et dérision sur la condition même d’auteur de roman-photo.


A propos de Grégory Jarry
Grégory Jarry est auteur et éditeur de bandes dessinées au sein des éditions FLBLB qu’il a cofondées en 2002 avec le dessinateur Thomas Dupuis (Otto T.) Il a publié de nombreux ouvrages dessinés par Otto T. dont Petite histoire des colonies françaises, ou par Lucie Castel (co-scénarisé avec Nicole Augereau) comme Voyages en Égypte et en Nubie de Giambattista Belzoni (prix Cheverny 2021 de la BD historique). Également auteur et éditeur de romans-photos (L’Os du gigot en 2004, Savoir pour qui voter est important en 2007, Ça va pas durer longtemps mais ça va faire très mal en 2017).

A propos des éditions FLBLB
Fondées en 2002 par Grégory Jarry et Thomas Dupuis (alias Otto T.), les éditions FLBLB (prononcez Flebeleb, le bruit que l’on fait quand on tire la langue!) publient bandes dessinées, romans-photos et flip-books, avec un goût prononcé pour le récit et la dérision, l’histoire et le documentaire. Les éditions FLBLB sont basées à Poitiers, publient des auteur·rices français·es  du monde entier, privilégient les créations originales et l’accompagnement des artistes, mais ne s’interdisent pas d’éditer des traductions ni des œuvres patrimoniales lorsque celles-ci rejoignent leur ligne éditoriale. Les éditions FLBLB sont diffusées et distribuées en librairie par Harmonia Mundi Livre.