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Questions à Isabelle Polouchine, directrice générale déléguée de Média Livres Services, filiale de production Livre du groupe Média Participations

Questions à Isabelle Polouchine, directrice générale déléguée de Média Livres Services, filiale de production Livre du groupe Média Participations

presseedition.fr 03/03/2021
Quelles sont vos principales missions au sein de votre

entreprise?
Isabelle Polouchine : Mes principales missions sont celles d’une Direction de production «classique» dans un grand groupe d’édition, dans leurs aspects techniques, managériaux et organisationnels, la fonction Achats bien sûr et ce qu’elle suppose de veille technologique et stratégique des partenaires, de suivi qualité pour être bien menée ou encore l’optimisation industrielle des demandes des éditeurs et créatifs. Elles sont aussi dans la mutation nos outils informatiques donc la conduite de projets transversaux, internes ou au sein de notre filière, ou dans l’évolution des pratiques métiers et process. Ces démarches de transformation sont rendues nécessaires par l’évolution de notre filière, de nos modèles économiques mais aussi par la concentration toujours plus forte des groupes d’édition, la nécessité de proposer une offre de fabrication qui réponde à tous les besoins dans le cycle de vie d’un livre. Chercher les meilleurs moyens de soutenir la croissance et la rentabilité de nos maisons, créer les conditions de la maîtrise des stocks, s’inscrire dans une démarche de responsabilité environnementale et sociétale - sans aucun doute pour le meilleur - et sans oublier ce qui fait l’identité d’une maison, son supplément d’âme, qui passe aussi beaucoup par la qualité de sa fabrication.
En tant que DG, le pilotage du budget de fonctionnement, la participation au dialogue social avec les représentants du personnel font aussi partie de mes attributions. Ça fait 30 ans que je fais ce métier, si on n’est pas passionné, on passe son chemin car les journées ne suffisent pas toujours!

Comment a évolué le métier de responsable de production du livre ces 10 dernières années?

Isabelle Polouchine : Il y a encore 15 ans, on dirigeait un service de fabrication parce qu’on avait une maîtrise de la chaîne graphique solide, une personnalité bien trempée pour négocier et résister à tout. Avec un peu de chance, on était aussi un bon manager, pas seulement un expert dans son domaine. Les autres métiers de l’entreprise ne voyaient pas nécessairement en nous la solution à leurs questionnements mais plutôt le moyen d’avoir leur livre entre les mains et dans leurs entrepôts. Point. Il y a encore 10 ans, la temporalité était moins critique : celle de la production même, plus longue, celle de la validité des prix ou de la pertinence d’une organisation du travail.
Bien connaître les acteurs, les parcs machines, les matières premières pouvait suffire à faire les bons choix durablement pour son entreprise.
Je caricature évidemment mais la tension du marché, la réponse aux baisses des ventes par l’impression numérique dont les possibilités comme les modèles commerciaux tout en étant plus matures sont changeant ont transformé notre métier : son amplitude et son rythme, les compétences supplémentaires qu’il requiert.
Pas de nostalgie particulière dans mes propos, au contraire, dans ses nouveaux défis à relever, notre métier s’est installé à la croisée de tous les chemins et dans une exigence nouvelle, passionnante qui nécessite de sortir de son organisation voire de sa filière en s’inspirant de ce que d’autres activités ont porté comme réinvention d’elles-mêmes, d’agréger des problématiques immédiates et lointaines, avec une cohérence nouvelle en termes de RSE, avec des compétences relationnelles et de conduite du changement déterminantes dans la réussite de nos actions.

Le responsable de production est maintenant de tous les projets stratégiques de son entreprise, il doit avoir une vision à 360°, proposer des solutions industrielles innovantes, être agile, penser ses actions en termes de performance des flux et d’adéquation à la nature de l’activité d’aujourd’hui mais aussi de demain donc en mouvement et au cœur de sa filière. Et pour s’assurer que les équipes (souvent plus réduites qu’il y a 10 ans) y expriment toute leur expertise, donner du sens toujours, supprimer les tâches à faible valeur ajoutée, former et continuer de se former.
 
Avec quelles entreprises de la chaîne graphique travaillez-vous et comment les choisissez-vous?

Isabelle Polouchine : Avec tous les corps de métiers représentés dans la fabrication d’un livre. Nous évitons autant que possible de faire appel à des plateformes de fabrication et préférons traiter en direct avec nos fournisseurs. Nos maisons ont un fonds prestigieux ou publient des ouvrages techniquement exigeants, nous cherchons des partenaires plus que des prestataires avec qui nous aurons les prix mais aussi une culture client qui justifie de penser nos flux collaboratifs dans la durée et l’intérêt partagé car la confiance et le respect sont là.
Pour les livres Noir, notre production est quasi exclusivement française. C’est un cap tenu depuis plus de 30 ans dans lequel j’ai trouvé le soutien des directions de nos maisons et je les en remercie car la tentation est forte parfois en tant que pur acheteur de décider pour le court terme.  C’est un équilibre permanent à (re)trouver. Quand on appartient à des maisons qui ont une histoire (comme Le Seuil) on sait qu’il faut penser loin et de quelle qualité et service on a besoin. Il ne s’agit pas de se souvenir que nous avons des imprimeurs tout près de nous juste quand nous avons un Goncourt ou un Goncourt des lycéens.

Des grands groupes d’imprimeurs comme de plus petits acteurs nous offrent une réponse adaptée à la plupart de nos besoins et notamment une très forte réactivité en réimpressions que ce soit en offset ou en numérique. Pour l’Illustré, nous travaillons en France, en Europe et en Asie selon nos contraintes techniques, qualitatives et budgétaires comme la plupart de nos confrères. Nous nous réjouissons quand de beaux succès comme Fait Maison de Cyril Lignac aux Éditions La Martinière mettent aussi à l’honneur nos imprimeurs qui se dépassent à nos côtés.

Quels types d’outils collaboratifs utilisez-vous?

Isabelle Polouchine : Nous venons de passer la dernière année à développer en interne un nouvel outil web, commun aux différents services de fabrication du livre au sein de notre groupe qui remplacera dans les prochaines semaines nos deux anciens outils (Intraprint et Gesfab, un outil développé sur-mesure il y a plus de 25 ans sur 4D). Mener ce genre de projet à un rythme soutenu dans une année aussi bouleversée que 2020 et alors que l’ensemble du schéma directeur des systèmes d’informations du groupe se rénove, c’était un

challenge!
Les objectifs étaient de supprimer les doubles-saisie internes, d’harmoniser les outils et workflows de validation qui n’existaient avant que sur un pan de la production en interfaçant notre outil de prod avec les autres briques de nos systèmes d’informations (base articles + diffusion et ERP Compta/Finance/CDG). Le lancement est imminent, et même s’il faut encore patienter pour quelques fonctionnalités, nous avons pris soin de structurer un maximum de données utiles à la production pour nous rendre « Clic. EDItables » sans trop de difficultés et faciliter la mise en place d’échanges automatisés en 2021 avec nos fournisseurs. Nous pourrons alors supprimer les re-saisie entre eux et nous.

Pensez-vous que dans le secteur de l’édition le rapatriement en France de la production est possible?
Isabelle Polouchine : L’assèchement du tissu industriel français de certaines compétences, comme la reliure dont nous portons une part conjointe de responsabilité avec les fournisseurs eux-mêmes, nous a appris qu’une compétence industrielle perdue est infiniment difficile à recréer. Mais surtout qu’il faut anticiper, se remettre en question et engager sa responsabilité. La pandémie nous confronte à des limites qu’on ne voulait pas toujours voir mais elle est riche d’enseignements et nous fait découvrir des ressources oubliées, de nouvelles compétences à intégrer dans nos organisations. Il ne s’agit pas de rêver l’impossible mais de se donner les moyens d’une compétitivité construite par l’optimisation, la réduction du coût administratif au dossier traité, l’investissement partagé. L’automatisation des échanges, leur sécurisation au travers d’un langage commun aux donneurs d’ordres et fournisseurs est un des plus sûrs moyens de soutenir la filière graphique française.  La robotisation sans doute autant que notre capacité à créer des fonctions nouvelles à la rencontre de tous les métiers techniques représentés avec une vision transversale et humaine.

Yliga, notre label éco-responsable commun à plusieurs de nos marques (Delachaux et Niestlé, La Martinière, Seuil) en noir et en illustré s’attache à une cohérence forte des sujets publiés et de l’optimisation des processus de production que ce soit dans les matériaux consommés, les produits chimiques évités, la proximité industrielle ou la réduction des épreuves et services de presse dans une démarche globale raisonnée.
Une partie de la solution se trouve dans la multiplication de ce genre d’initiatives individuelles, éthiques et dans les actions collectives pour transformer les processus de production sans en porter, seul, le risque et le coût.

Votre entreprise est-elle adhérente de l’association Clic.Edit?

Isabelle Polouchine : Oui depuis le début. J’ai rejoint assez vite le projet en intégrant le conseil d’administration, le comité de pilotage et en animant le groupe de travail impression couleur et façonnage qui travaillait à décrire les éléments techniques complexes des différents messages à échanger (commande, BL facture).
Je rêvais d’un projet collectif de cette intelligence et de cette envergure qui pourrait nous fédérer au-delà de nos postures clients-fournisseurs ou de la concurrence dans un intérêt commun à placer notre filière française dans une dynamique innovante, enviée puis assimilée par nos voisins européens. Une action conjointe qui donnerait une longueur d’avance aux audacieux de la première heure. La réduction des tirages fait crouler les services de fab des éditeurs et les imprimeurs sous le poids d’une charge administrative de peu d’intérêt et coûteuse, cette question nous concerne tous. Y travailler seul n’est pas la solution.

Pascal Lenoir et Jean-François Lyet avec le soutien du SNE, de l’UNIIC et de la DGE ont eu le courage d’initier ce projet quand beaucoup n’y croyaient pas et aujourd’hui, une quarantaine de sociétés utilisent le langage. Notre premier club utilisateur s’est tenu en janvier. Il apparaît très clairement que nous pourrons y échanger les bons conseils qui font gagner du temps à ceux qui prennent le train en marche. Mettre en place un EDI pour la première fois, quand d’un côté et de l’autre du tuyau, on découvre ce que c’est ne permet pas d’éviter toujours les pièges. Nous constatons que chaque fois qu’un des deux acteurs l’a déjà fait, l’intégration de Clic. EDIt est facilitée et assez rapide. Je vais bientôt l’expérimenter puisque mes principaux fournisseurs en Noir l’ont intégré ou y travaillent activement en commençant, eux aussi, par l’harmonisation interne de leurs outils.

Que vous a apporté Clic.Edit?
Isabelle Polouchine : Clic EDIt a permis au sein de mon entreprise d’orienter correctement les premières briques de la modernisation de nos outils de fabrication, de nous assurer de notre compatibilité avec ce langage commun, de soulever aussi les bonnes questions auprès de la Direction générale et financière sur les objectifs à atteindre, vite pour lancer vite les projet suivants. Notre rénovation informatique avait pris un retard critique depuis 15 ans.
Ce chantier m’a fait partager une expérience professionnelle unique de compréhension et de confiance avec des professionnels aguerris, parfois de l’autre côté de la barrière. Notre intérêt commun ne fait aucun doute et ceux qui utilisent déjà Clic. EDIt en production savent que nous serons bientôt beaucoup plus nombreux et que l’investissement en temps et ajustement de leurs outils actuels sera largement amorti. Nos organisations respectives sont déjà gagnantes.

Ce projet m’a aussi permis au sein de la CCFI (secrétaire générale adjointe) de décider sans hésitation de m’impliquer aux côtés d’experts et compagnons motivés dans la démarche "Industrie du futur" (ou industrie 4.0) qui abordera les questions de robotisation et de systèmes d’informations bien sûr mais aussi la redéfinition stratégique des métiers de la filière graphique, le travail de son image pour attirer les jeunes, construire les formations initiales et continues dont nous avons besoin. Il y a de belles carrières à faire.

Côté édition numérique : quel est à votre avis l’avenir du format ePub?

Isabelle Polouchine : L’ePub s’est imposé largement comme le format de référence du livre numérique. Il est ouvert, particulièrement adapté à l’accessibilité, compatible avec les formats web et tous les appareils de lecture, il a beaucoup d’atouts pour durer, non? Et le récent renoncement d’Amazon à son format propriétaire mobi pour le Kindle au profit de l’ePub qui devient son format standard sonne comme une consécration. C’est la pertinence et la force du collectif dans sa stabilité et sa parfaite adaptation, encore une fois! Je souhaite au moins autant de réussite à nos actions actuelles pour la filière graphique. Chaque fois qu’on se pose des questions et qu’on est en mouvement, on donne un meilleur avenir à nos entreprises et à nos métiers.


Diplômée d’Estienne en 1992 (Edition), d’abord fabricante puis chef de fab, Isabelle Polouchine prend la Direction de la Fabrication des Éditions du Seuil en 2008.
La Martinière lui propose la Direction de production France et elle intègre le comité de direction du groupe, fonctions qu’elle occupe de 2012 à 2018.
Depuis 2019, elle est Directrice Générale déléguée de Média Livres Services, filiale de production Livre du groupe Média Participations pour une vingtaine de maisons ou labels dont les Éditions du Seuil et La Martinière.
Investie dans la filière graphique pour participer à sa mutation et à sa promotion, elle est secrétaire générale adjointe au Bureau de la CCFI, également membre actif et administratrice de l’association Clic EDIt pour la mise en place d’un langage commun pour l’échange de données informatisées entre tous les acteurs de la chaîne de fabrication du livre.



A propos de Média Livres Services (MLS)
Filiale de production Livre du groupe Média Participations, créée en 2019, pour continuer d’assurer la fabrication des maisons d’éditions historiques La Martinière – Le Seuil et intégrer à l’avenir celle d’autres labels groupe et hors groupe en offrant des prestations complètes ou à la carte pour des livres papiers (littérature, essais, pratique, jeunesse, beaux-livres en librairie, partenariats et coéditions) et leurs versions numériques ainsi que les supports promotionnels de leur mise en marché. L’équipe d’une quarantaine de collaborateurs (fabricants Noir et Illustré, acheteurs, gestion papier, 20 lecteurs-correcteurs TAD) assure des prestations de fabrication mais aussi plus «éditoriales» avec la correction et le suivi d’épreuves pour environ 1.000 nouveautés et 3.000 réimpressions par an.